Marie-Françoise Bechtel, Députée de la 4e circonscription de l'Aisne
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Positions

Oui, il faut recréer un service national obligatoire. Ou plutôt le réinventer.

Mardi 20 Février 2018



Recréer un service national, une idée qui fait son chemin.

Depuis la suspension du Service militaire par la volonté de Jacques Chirac en 1998, on a vu surgir de temps en temps quelques initiatives personnelles, venant la plupart du temps de parlementaires, pour demander le retour à un service national obligatoire.

Le  14 novembre 2015, lendemain des attentats du Bataclan, j’ai adressé au Président de la République une lettre, signée par plusieurs de mes collègues au Parlement, lui demandant  d’annoncer solennellement à l’occasion de son intervention devant le Congrès des deux assemblées réuni à Versailles le jour suivant, le retour à un Service universel et obligatoire. Je soulignais tout particulièrement  dans cette lettre ( reproduite à la fin de ce billet) l’importance de la question de l’intégration.

Je pense que le refus du Président de faire une telle proposition fut une grande occasion manquée. Surtout si l’on se souvient que, en dehors de l’annonce des mesures nécessaires pour assurer la sécurité nationale, la seule solution « sociétale » qu’il ait envisagée à Versailles était la déchéance de nationalité pour les bi nationaux. Censée piéger une opposition qui avait fait de cette fausse bonne idée un de ses mantras, cette proposition s’est retournée contre son auteur qui n’en avait manifestement pas envisagé toutes les implications tant juridiques que politiques. Oui, quelle belle occasion perdue…

Une idée qui illustre le contraste entre les attentes du peuple français et une classe politique en perte de valeurs
 
En contraste avec le déchainement des passions suscitée par la déchéance de nationalité* le Président, eût-il accepté de mettre à l’étude la proposition que nous lui faisions, aurait recueilli un assentiment majoritaire pour ne pas dire écrasant des Français eux-mêmes. Tous les sondages le montrent et l’ont montré depuis lors. Comme parlementaire, j’ai bien vu aussi la forte adhésion que suscitait une telle proposition dans le département qui m’avait élue, l’Aisne, territoire  très marqué par  l’abandon des jeunes à eux-mêmes mais aussi par le sentiment de cohésion nationale qui anime une grande partie de la population, des responsables associatifs et des élus locaux. Quel contraste avec la frilosité de la plupart de mes collègues de la majorité, pour qui n’était manifestement progressiste que toute mesure fondée sur l’anti-discrimination, les droits à la différence et autres droits à, droits de… Quel oubli de ce bien commun que tout élu se réclamant de la République, autrement que par les mots, se devrait, depuis Jaurès, de faire vivre… Me revient ainsi en mémoire le sursaut d ‘une collègue à qui je parlais de ma proposition : « ah non on ne va pas faire ça (sic) aux jeunes  après tout ce qu’ils subissent »… Une réaction rencontrant d’ailleurs la réaction du ministre qui présentait quelques mois plus tard au Parlement une loi fourre-tout dite « d’égalité citoyenne »,  accumulation de fausses bonnes idées sans aucun axe directeur devant qui  je plaidais le choix d’un engagement obligatoire : « cela me gêne, me répondait-il, que l’on dévalorise l’engagement volontaire ».

Si nous devions chercher un exemple du divorce entre les dirigeants et le peuple -et l’on sait à quoi il nous a menés- ce sujet en serait une parfaite illustration.

Un projet qui demande une  analyse  sérieuse de sa faisabilité

L’objection du coût de réinstitution non pas « du » mais « d ‘un » service national est sérieuse. Elle ne peut être toutefois la réponse. Car de deux choses l’une : ou un pays comme la France, 6° puissance mondiale, a besoin pour sa cohésion interne d’un tel projet et le montage budgétaire doit se faire, fut-ce progressivement. Ou ce projet n’est  pas prioritaire et il faut dire pourquoi.
 
Telle n’est pas d’ailleurs la voie dans laquelle semble s’être engagé le Président de la République.  En affirmant le principe essentiel de l’obligation pour tous de consacrer une partie de son temps et de ses forces entre dix-huit et vingt-et-un ans au service de la collectivité nationale , il a fait faire un bond en avant à une idée qui, jusqu’ici, il faut bien le dire était plutôt nébuleuse et incertaine dans les déclarations de quelques responsables de la majorité.
 
Nous verrons bien ce que seront les propositions du groupe de travail qui a été mis sur pied. Une réflexion parlementaire ciblée sur la question serait à mes yeux parallèlement indispensable. Elle serait d’ailleurs à ce jour disponible si le président du groupe majoritaire n’avait obstinément refusé la demande que je lui ai faite à plusieurs reprises entre 2015 et 2017 de constituer un groupe de travail. Comme si le seul fait de réfléchir était en l’espèce un risque majeur…C’est ainsi qu’un parti s’intitulant progressiste en usait avec un projet qui avait sans doute le tort d’être  trop républicain.
 
Quoi qu’il en soit, je continue à penser pour ma part que tant la défense nationale que la sécurité civile (qui manque aujourd’hui de jeunes volontaires pompiers) doivent faire partie du tronc commun de ce service réinventé. La mobilité des jeunes, la possibilité de sortir d’un entre soi pour certains mortifère, de rencontrer les représentants de leur génération, la possibilité d’apprendre à conduire et d’acquérir certaines formations, tout cela je l’espère sera mis à l’étude. Ensuite, le projet clarifié, une loi de programmation devrait être mise en place et votée, permettant la montée en puissance du projet pour 600 000 jeunes tous les ans. Défi certes élevé, par les moyens demandés (comparable à la mobilisation d’emplois dans le seul système par lequel passent tous les jeunes : l’éducation nationale, mais ici pour quelques mois seulement). Enfin il faudrait qu’un organisme  public sérieux, pourquoi pas la Cour des comptes, reçoive la mission de comparer les coûts directs d’un service national réinstitué avec l’ensemble des coûts générés par les effets induits du délaissement actuel des jeunes : dispositifs d’aides et de soutien en tout genre, moyens de lutte contre la délinquance pour une partie d’entre eux, financement de formations un peu à l’aveugle etc … Ce serait le seul  moyen de savoir ce que coûte réellement  à la collectivité nationale… le non service national. Et de comparer les deux.
 
On l’aura compris : l’auteur de ces lignes met quelque espoir dans le renouveau d’un projet pour lequel elle s’est battue autant qu’elle le pouvait. Des résistances ont fondu. Le risque est maintenant du côté d’une angoisse court termiste liéé aux coûts qui nous a tant fait de mal depuis quelques années. Un projet ambitieux mais équilibré et bien pensé dans le temps : la France peut-elle ou non l’accomplir ? C’est un grand défi politique et moral pour ceux qui tiennent les clés du pouvoir.
 
 
*Mesure d’ailleurs parfaitement inutile pour lutter contre le terrorisme