Marie-Françoise Bechtel, Députée de la 4e circonscription de l'Aisne
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Positions

Morale : des vertus de la juste mesure

Vendredi 27 Octobre 2017



Il y a quelque paradoxe au grand retour de la morale sur la scène publique : politique comme on l’a vu avec le paroxysme (espérons-le…) que fut l’affaire Fillon, mais aussi sociétal et culturel comme on le voit avec l’affaire Weinstein.

Pourquoi paradoxe ? Parce que, curieusement, les « affaires » comme on dit occupent et même envahissent le devant de la scène au moment où les Français disent aussi leur méfiance envers la politique. Tant que les Français faisaient confiance à la décision publique, pensaient que le pays était mené vers un cap, ils semblaient moins prêts à s’intéresser aux «affaires». Et de fait, à l’époque où l’Etat en France menait des politiques volontaristes, que ce soit sous le gaullisme ou sous le premier septennat de F. Mitterrand, les «affaires» passaient au second plan. Sous le gaullisme en particulier les écoutes téléphoniques allaient bon train sans contrôle et sans alerte dans la presse, avec une opinion peu réceptive y compris, sous Pompidou cette fois, avec l’affaire dite des plombiers du Canard Enchainé. Passons aussi sur quelques épisodes violents jamais élucidés, tels l’affaire de Broglie ou la mort de R Boulin, et rappelons-nous au passage cette République «des copains et des coquins» selon la formule d’un ministre de l’époque qui flétrissait l’entente entre pouvoirs publics et grands intérêts privés. 

Bien sûr les choses ne sont pas si simples. La main mise sur la justice jouait aussi son rôle. On l’a bien vu lorsque la gauche arrivée au pouvoir a chèrement payé pour l’octroi de cette même indépendance, dont le résultat a été que l’opinion a cru que cette même gauche était largement corrompue. Or le nombre et le niveau des affaires était en réalité sans commune mesure avec l’ombre dans laquelle étaient demeurées jusque là nombre de turpitudes, faute de contrôle public. Ce fut, entre autres, l’effet de la prise en mains (tardive) par le judiciaire de son indépendance*, le relais pris par la presse, l’un et l’autre pouvoir estimant qu’ils violaient pour la bonne cause le secret de l’instruction. Il y a eu ainsi coïncidence de facteurs : l’opinion n’aurait pas été aussi réceptive si elle n’avait été progressivement déçue par la quasi disparition du volontarisme en politique, le sentiment qu’on n’offrait plus de projet au pays. La dernière campagne présidentielle a porté le phénomène au paroxysme. A contrario d’ailleurs J. Chirac, pourtant en fort tutoiement avec des affaires (marchés publics, emplois fictifs, frais de bouche de l’hôtel de Ville etc.) est resté préservé d’une façon qui m’a toujours semblé curieuse. Peut-être l’opinion lui sait-elle gré de sa proximité avec le peuple et du refus courageux opposé aux Etats-Unis de participer à la croisade en Irak .Ce n’est qu’une hypothèse…
 
Quant aux affaires de mœurs, puisque c’est de cela qu’il s’agit dans l’actualité présente, là aussi le paradoxe règne. C’est celui d’une pensée soixante-huitarde «libérale-libertaire» qui a accompagné la mondialisation en voulant tout et son contraire : la loi de l’argent, libre de prospérer tel «le renard libre dans le poulailler libre», créant des effets de pouvoir sans précédent,  mais aussi la revendication de transparence et la dénonciation des phénomènes de société. Ce paradoxe crée un certain aveuglement car, limitant le problème à la domination d’un sexe sur l’autre, il laisse largement à l’écart la question des conditions économiques de cette domination. Or on ne saurait  avoir un panorama réaliste sans prendre la mesure de cette dernière. La liberté pour une actrice de refuser les avances d’un producteur ou d’un metteur en scène** est sans commune mesure avec l’exploitation sexuelle qu’ont subi depuis des siècles et subissent encore les femmes assujetties à la domination économique, domestiques, ouvrières, employées ou femmes de spectacle. En disant cela je sens que je ne vais pas me faire que des amis… Pourtant il me semble  équitable de dire que l’accumulation, le bouillonnement, l’excitation par les réseaux, tout cela sans doute met des choses au jour. Mais on sent aussi un mélange de l’important et de l’accessoire, on met dans un même sac certains harcèlements que l’on peut dénoncer depuis plus de vingt ans dans notre droit et des agressions plus graves ou plus difficiles à prouver. Sans parler du grand appétit médiatique qui vient soudain à certain(e)s  et la tentation de dénonciations calomnieuses…
 
Les affaires d’exploitation sexuelle révélées dans un grand désordre devraient donc conduire à quelques idées solides contrastant avec l’effet d’aubaine médiatique. Il faut d’abord que celle qui subit harcèlement ou agression soit en position objective de se défendre, et  cela passe d’abord par la sécurité de sa position professionnelle. Mais il existe aussi une zone grise où, même quand la sécurité est assurée, notamment par un contrat ou un statut indépendants du bon gré de l’employeur, des supérieurs peuvent se permettre des privautés dépourvues de sanction et pouvant même se retourner contre celle qui les subit (rétrogradation, appréciations négatives du travail effectué, refus d’accéder à un changement de poste etc). Ce type de situation dont on peut soupçonner qu’il n’est pas rare mais qui, par définition, n’est pas facile à évaluer, est par là même plus difficile à combattre. Un responsable désigné comme «référent harcèlement» dans l’entreprise ou l’administration aurait peut-être sa place mais ne mettrait pas à l’abri de la sous (ou parfois de la sur) dénonciation.
 
La juste mesure des choses doit donc être évaluée. Ne pas négliger le monde souterrain du non dit, ne pas engager non plus une lutte entre les sexes qui serait vécue à juste titre comme une injustice par beaucoup d’hommes. C’est pourquoi, au-delà des dispositifs juridiques (qui existent quoi qu’on dise) ou des mesures plus concrètes (comme le « référent ), la meilleure piste est finalement dans la prise de conscience mais à la condition que celle-ci ne soit pas limitée et embrasse bien tout le spectre des relations sociales qui sont d’abord des relations économiques. A la condition aussi que cette prise de conscience ne se réduise pas à un affrontement des sexes qui mènerait à d’autres injustices, celle de voir dans tout homme un prédateur possible. Cela n’a pas de sens. C’est la conscience, simplette ou agressive, du dominateur abusif qu’il faut changer. Pour cela les cris et la fureur médiatique, l’emballement des réseaux sociaux risquent fort d’être une réponse courte là ou l’éducation est la réponse de longue durée. Le bruit et la fureur n’ont qu’un temps. C’est aux enseignants que revient ici une responsabilité pour laquelle ils sont  préparés par la féminisation de l’école mais aussi par leur niveau d’éducation. Je suis persuadée pour ma part que cette responsabilité est assurée et que dans l’école d’aujourd’hui le sexisme n’a pas de place, de même que le racisme. Il n’est pas besoin de rechercher des enseignements nouveaux ou des instruments pédagogiques se voulant plus sophistiqués, car aujourd’hui les générations d’écoliers et d’élèves qui sortent du système éducatif n’y ont reçu d’autres valeurs que celles de l’égalité entre hommes et femmes. Point besoin de rechercher des contenus spéciaux ; au contraire, ils seraient contreproductifs car c’est toute la culture enseignée, français, sciences, histoire bien sûr  qui est le véhicule de ce qui doit passer dans les consciences comme une évidence : égalité, un point c’est tout.


* Je dis bien le juge judiciaire car le juge administratif quant à lui avait décrété tout seul cette indépendance dès les débuts de la 3° République. Ainsi le Conseil d’Etat n’avait pas craint d’encourir les foudres du Président de la République en déclarant contraire à l’état de droit le maintien de la Cour de sûreté de l’Etat (1963).
** C’est ce qui ressort de la longue et remarquable entretien donné par Juliette Binoche au Monde (24 octobre) en termes réfléchis et mesurés 






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